J’ai mes habitudes au Tortoni. J’y bois tous les matins force cafés, et y rencontre ou tolère ces individus louches et forcément peu recommandables que sont « les copains de bistrot ». Grâces leur en soient rendues, ils participent du sel de la vie…
Le décor du Tortoni n’est à proprement parler ni d’hier ni d’aujourd’hui. Manque à ses murs ce voile de nicotine qui patinait les êtres, aux temps heureux de la liberté ; manque à son air ces nuages bleus qui faisaient la densité des bistrots. Au Tortoni, on cultive davantage le paradoxe que la nostalgie. Mais faut pousser la porte pour le savoir…

Ce lieu est aussi une brasserie : on y mange. Je le sais depuis longtemps, bien sûr, mais enfin, je n’y pense pas forcément. A l’occasion, il m’est arrivé de m’y attabler. Ce fut le cas hier dimanche : un ami nivernais arrivé impromptu me poussa d’abord en terrasse, pour un apéritif nicotinisé (pauvres de nous, obligés d’affronter les intempéries pour satisfaire un vice bien innocent, quand tant d’autres nous pompent l’air), puis en salle autour de quelques plats élus par notre appétit.

Eh bien, c’est bien ! Le Tortoni est une bonne table.
Il est toujours déroutant de voir arriver sur la table d’une brasserie des plats qui semblent ceux d’un restaurant. Et, du coup, on s’attend au pire : est-ce que le Chef ne pèterait pas plus haut que son piano ?
Pas du tout ! C’est un vrai cuisinier, dans une brasserie. Les soins apportés aux plats, le choix des garnitures, les cuissons, le dressage, une notion de l’équilibre, et ce « petit plus » qui surprend les papilles sans les agresser, forment un tout qui fait qu’on se sent bien, après,et que l’addition, du coup, paraît la juste rétribution d’un travail bien fait.

Bien sûr, le patron est breton, ce qui pourrait constituer un écueil pour les rares autochtones qui ne sont pas d’ascendance anglo-saxonnes. Mais enfin, il parle la langue d’Oc, et, si l’on sent bien qu’il ne faudrait pas chercher bien loin dans sa famille un gars prénommé Yves vêtu d’un ciré jaune et sachant piloter un Sinago, il est tout-à-fait urbain, accueillant, et, en vrai professionnel, a l’œil à tout : on ne manquera à stable ni de pain, ni de sel. C’est bien le moins. Pourtant, aucuns restaurateurs devraient relire « L’œil du maître » don bon La Fontaine…

Le samedi matin, jour de marché, le Tortoni renoue avec ces vraies ambiances de café provincial : on y parle fort, on y boit volontiers, et, vers les midi, testables sont toutes achalandées : c’est un signe qui ne trompe pas…