Je sortais d’une semaine à l’hôpital, ce vendredi-là. J’y avais été sevré de tout plaisir gustatif, et j’avais envie d’une cuisine qui, en restant légère, mette en fête mes papilles.
Je dirigeai donc mes pas vers l’Escale d’Asie, dont on m’avait dit le plus grand bien.

Le décor est celui qu’on attend, avec ces laques rouges, ces dragons omniprésents, un certain kitsch, et ces aquariums où personne, jamais, ne vient pêcher…

C’était la première fois que je mettais les pieds à l’Escale d’Asie : j’y fus pourtant accueilli comme un ami. En sirotant un apéritif offert par la maison, je jetai mon dévolu sur quelques plats qui d’avance me faisaient saliver.

Un bol fumant de soupe Pho fut prestement placé devant moi : un régal ! Certes, il y manquait un petit quelque chose… Basilic ? Ou gingembre (bien meilleur si on prend la précaution de le rôtir à sec avant de l’inclure à la soupe) ? L’ail ? Mais enfin, une très bonne soupe, qui m’ouvrit l’appétit en flattant mon palais…
Un nem « on side » offert par le serveur me permet d’attendre le plat suivant.

L ‘assortiment de raviolis à la vapeur, bien que manquant  un tout petit peu de cuisson, répond à mes espérances. Toutefois, il suscite aussi cette question récurrente : pourquoi des bouchées si grosses ?

En attendant le canard sauté, j’observe, à la table voisine, une mère en puissance de deux jeunes enfants, sagement attablés, et qui dégustent une théorie de plats dans cette abondance que permet la table asiatique. Bien que n’aimant pas les enfants, je félicite in petto leur mère de les initier dès leur plus jeune âge à des goûts différents, de leur former le palais, de les ouvrir au monde. De plus, ils se tiennent, ce qui est réconfortant. Car il n’est rien de plus désagréable que les enfants turbulents au restaurant : ça me donne envie de les assommer ou de les noyer dans l’aquarium…

Le canard sauté, je dois le dire, n’est pas une réussite. L’usage immodéré de sauce soja en lieu et place du sel pose souvent un problème de dosage, surtout quand, comme c’est le cas ici, la sauce continue de réduire au poëlon. Heureusement, les nulles sautées tempèrent la brûlure du sel. Je laisse toutefois une lamelle de viande sur le bord du plat, en demandant serveur de la goûter et de me dire s’il trouve cette saveur extrême normale.

J’opte pour les litchis afin de me rafraîchir la bouche, en regrettant - mais je le subodorais - qu’il ne s’agisse pas de fruits frais.

Le verre de Saké - offert - en digestif se révéla être un alcool de sorgho (méiguīlù jiǔ).

Se confondant en excuses pour le plat de canard trop salé, le patron défalque son prix de l’addition sans que lui aie rien demandé, ce qui est commerçant, respectueux, et de bon aloi.

Je passai donc une excellente soirée à l’Escale d’Asie. De bien meilleure qualité que la cuisine des restaurants asiatiques à « buffet à volonté », la part est faite ici au goût. Je veux souligner ici qu’il n’est pas question d’un voile uniforme à toutes les préparations, mais bien d’un dosage assez subtil qui permet à chaque plat de révéler des saveurs vraiment différentes.

Bien sûr, on ne retrouvera pas ici l’excellence du Président des années 80, et, comme à l’accoutumée, l’amateur retrouvera difficilement les goûts des véritables cuisines asiatiques qu’il aura pu découvrir à Hong-Kong, Shangaï ou Beijing : c’est que le concept du « restaurant chinois » n’a qu’un rapport lointain avec les traditions culinaires qu’il prétend refléter…

Cependant, nous sommes à Villeneuve-sur-Lot, et l’Escale d’Asie apporte au chaland le plaisir de sensations gustatives que peu de tables aussi modestes peuvent se targuer d’offrir.
Seul pour une envie de feu d’artifice stomacal, à deux pour une exacerbation du génésique par la grâce du piment et de la sauce aux huîtres, ou entre copains à la grand table pour un dîner orgiaque que seul permet encore la modicité des prix de cette cuisine, l’Escale d’Asie est un havre sûr, et un amer rassurant…